
Du cimetière de Sainte-Croix au cimetière Sainte-Croix
La réorganisation des espaces funéraires date d’un décret royal du 10 mars 1776 stipulant ainsi que les anciens cimetières devaient être réunis puis disposés au moins à 35 mètres des limites de toute agglomération. Quelques décrets plus tard, notamment après celui de 1841 qui se fit plus persuasif et après la création ex-nihilo du Cimetière de l’Ouest en 1834, le cimetière de l’ancienne commune rurale Sainte-Croix vit le jour en 1847.

Grâce à la cession d’un terrain, propriété de la congrégation religieuse Sainte-Croix, à l’administration municipale, les premières sépultures rejoignirent ce lieu isolé. Le choix du terrain en hauteur et éloigné de toute construction était primordial ; en effet, il était impératif de l’agrandir au fur et à mesure de l’accroissement des inhumations. Dès 1870-1871, cette demande se fit pressante suite au conflit franco-prussien mais aussi à cause d’un hiver particulièrement rigoureux qui entraîna de nombreux décès.

Au XIXe siècle, l’espace du cimetière Sainte-Croix fut pensé, dessiné et rationnalisé selon l’urbanisme d’une ville nouvelle : pour des raisons de commodités (circulation hippomobile lors des sépultures et organisation des convois mortuaires notamment) mais aussi pour des raisons administratives (surveillance optimale de l’ensemble des chapelles funéraires et des tombes ; application du règlement intérieur de bonne conduite et de bienséance par exemple). Comme tout monument officiel, ce cimetière possédait un règlement municipal rigoureux qui lui était propre, particulièrement délicat car il imposait des contraintes administratives à des chapelles funéraires privées. Le chagrin et les émotions humaines ne faisaient que compliquer la tâche municipale dès lors que l’on touchait à la bienséance- typique du XIXe siècle- et aux valeurs morales véhiculées par le Second Empire et sous la IIIe République.
Les allées principales portant les titulatures de Sainte-Croix, Notre-Dame de la Couture, Notre-Dame de Sainte-Croix, Saint-Bertrand, Sainte-Anne, Saint-Léon subdivisent en vastes espaces rectangulaires, les concessions abritant des chapelles funéraires, les caveaux et les tombes de différentes dimensions.
En général, les membres des grandes familles résidant ou ayant résidé sur la commune de Sainte-Croix furent ensevelis en ces lieux. Au détour des allées, la lecture des noms des principales familles notables ravive l’image d’une commune particulièrement dynamique sur le plan économique, industriel et artistique. Nous imaginons aisément que Sainte-Croix était une commune appréciée du point de vue résidentiel !
Citons la famille Bollée, dont le mausolée et les caveaux sont regroupés dans la même section (cf. plan). Les représentants de la famille Carel complètent également ce paysage industriel, situé sur le flanc est du Mans. En effet, Jules Carel et son neveu Louis Fouché furent à l’origine de la transformation de la scierie familiale en une entreprise de construction de matériel roulant de grande envergure. La famille Lelièvre y est présente et le souvenir des membres fondateurs ou dirigeants de la Mutuelle Générale Française, particulièrement bien entretenu. Proche de ces chapelles, la tombe de Georges Durand rappelle sa mémoire. Il fut une des personnalités étroitement liée au monde du sport automobile. Secrétaire Général de l’Automobile Club de l’Ouest dès sa fondation en 1906, il est actuellement reconnu comme étant le père de la course des 24 Heures du Mans.
Les carrés des tombes religieuses sont particulièrement présents puisqu’une partie du terrain sur lequel s’est installé ce cimetière fut cédée par la communauté Sainte-Croix. Le Bienheureux Basile Moreau dont le souvenir règne encore ici, est dorénavant enterré depuis 1938, dans l’église Notre-Dame de Sainte-Croix rue Notre-Dame. Le long du mur d’enclos, section 6, il est possible de remarquer l’emplacement de la sépulture de l’abbé Magloire Tournesac (1805-1875), prêtre architecte, figure importante de la Congrégation de Sainte-Croix, dans la construction d’édifices religieux sur le plan européen.
Le parcours funéraire permet de jauger les pertes militaires durant les conflits mais aussi de comprendre les blessures que supportèrent de nombreux officiers, gradés ou simples militaires au lendemain des guerres.

Ce tour d’horizon permet d’entrevoir également la prodigieuse activité artistique locale. Le maitre-verrier Eugène Hucher (1814-1889) possédait un atelier sur l’ancienne commune de Sainte-Croix. Son tombeau est surmonté d’une croix gravée, imitant la technique des émaux cloisonnés. Autre figure incontournable du milieu artistique du XIXe siècle : la famille de sculpteurs Gaullier. De père en fils, Auguste, Georges et Robert Gaullier contribuèrent à la restauration des principaux monuments historiques du département ou investirent leur savoir-faire dans l’enrichissement du patrimoine local.
Ben entendu, cette déambulation au milieu des concessions serait incomplète si l’on ne visitait pas les pierres tombales d’Anaïs et Marguerite de Saint-Exupéry, deux tantes du célèbre écrivain et aviateur, Antoine de Saint-Exupéry, qui, de 1909 à 1914, habita au Mans suite au décès brutal de son père.